Le portrait de Christian Page

Le portrait de Christian Page

Portrait - Publié le 13 mai 2019
Plus connu dans les médias comme le « sdf 2.0 », ce père de 47 ans a retrouvé un logement à Clichy et sort un livre témoignage, « Belleville au coeur ».

Je n’ai pas voulu faire ce livre pour faire pleurer dans les chaumières », explique Christian Page, trois ans et demi de rue derrière lui. Ce roman, il l’a commencé alors qu’il dormait encore dehors, où il raconte, au jour le jour, la dureté de son quotidien, la vie de ses compagnons d’asphalte et son indignation face à l’immobilisme des pouvoirs publics.

Très engagé depuis son arrivée à Paris, à 20 ans, dans le milieu associatif contre le mal logement, c’est avec une certaine dérision que Christian dépeint sa propre descente vers la rue. Une séparation, une dépression, des dettes, les huissiers. Ce qu’il appelle « le triple sacrement de la poisse : des problèmes de couple, de boulot, de logement ». Armé de son téléphone portable, qu’il recharge aux bornes des abris de bus, l’ancien sommelier dans un restaurant des beaux quartiers se met alors à tenir son journal de bord sur les réseaux sociaux.

Sa notoriété débute lorsqu’un employé de la mairie de Paris l’arrose avec son jet d’eau, en plein hiver. Il s’énerve sur Twitter. On le retwitte. Jusqu’à ce que la maire de Paris lui présente, personnellement, ses excuses. Aujourd’hui encore, Christian utilise ce média pour partager ses coups de gueule auprès de ses 31 900 abonnés. Se refusant d’être le porte-parole des SDF, il préfère dire que sa parole porte.

Son livre, sorti le jour de la trêve hivernale, il l’a écrit en quelques mois, sur des feuilles volantes qui parfois, à cause de la pluie, se sont perdues à jamais. Un témoignage touchant et mordant, - Christian manie l’ironie à la perfection - sur la condition de tous ces « oubliés de la rue », hommes et femmes que la vie a posé là, sur un bout de trottoir. Sa renommée médiatique aidant, ses aspirations militantes ont refait surface. Fondation Abbé Pierre, Emmaüs, le Collectif des morts de la rue… Christian est partout. « Le droit au logement n’est que dans le préambule de la Constitution alors que le droit à la propriété y est inscrit en plein coeur... » Christian rit beaucoup, attire naturellement la sympathie. Et surtout ne lâche jamais ni son bandana rouge, ni son franc-parler. Il y a quelques mois, avec son « pote », l’humoriste et chroniqueur Guillaume Meurice et la fondation Abbé Pierre, il a remis les « Pics d’or », décernés aux pires dispositifs anti-sdf.

Aujourd’hui, Christian n’a toujours pas retrouvé le repos du juste. Difficile de réapprendre à dormir profondément après avoir passé ses nuits aux aguets. Mais il apprécie son nouveau logement dans Clichy, qu’il trouve agréable, la possibilité de se promener désormais sans sac à dos et « de tout pouvoir faire à pied ». Il recommence à faire des projets, chose impossible dans la rue, ou « demain, c’est déjà loin ». Son livre achevé, il en assure la promotion. « À la Fnac, ils l’ont classé au rayon sociologie », s’amuse-t-il. Pense en écrire un autre. À faire un stage dans la communication numérique. Et continuer à se battre pour les sans-abris. Avec ses amis de galères et son réseau, il organise des collectes, fait des maraudes. Le 2 avril dernier, il participait à l’hommage aux morts de la rue, du collectif du même nom.